Ce n'est pas la fin. Ce n'est même pas le commencement de la fin. Mais c'est peut-être la fin du commencement. A vous de continuer l'histoire...
 
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 Contes des Mausolées

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Dyrm
Dragon de l'ancien temps
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MessageSujet: Contes des Mausolées   Lun 23 Aoû 2010 - 23:44

[NDA] Ce texte étant en passe d'être publié, si tous ceux qui prennent la peine de le lire pouvaient le critique pour m'aider à brosser les derniers détails, je leur en serai gargantuesquement reconnaissant. [/NDA]


Par Yuri R.M. Didion,
21, rue Alphonse Libert,
4520 – Wanze
yurididion@gmail.com
Taille : 18517 caractères
Contes des Mausolées.
I. Le croquemitaine

-Attention, si lorsque le croquemitaine passe tu ne dors pas, il t’emportera avec lui dans le monde de la nuit pour toujours.

Nombreux sont les parents qui lancent cette phrase pour effrayer les enfants récalcitrants. Mais savent-ils seulement qui est le croquemitaine ? J’en doute sérieusement. On m’a raconté il y a déjà longtemps que lui aussi avait été enfant… Il s’appelait alors Asdark Asnight…

-Asdark ! Voulez vous bien cesser de dormir sur vos notes. Mon cours vous ennuie-t-il à ce point ?
-Hein ? Non, M’sieur. C’est juste que je n’ai pas dormi cette nuit. Enfin, pas beaucoup.
-Et que faisiez vous donc ? A quoi passez vous vos nuits que je vous retrouve sans cesse à somnoler ou à dormir ? Non, ne répondez pas, ce n’est qu’une question de pure forme. Je ne veux pas le savoir.
Il soupira, laissant tomber ses épaules de quelques centimètres.
-Asdark, reprit le vieux professeur radouci, savez-vous que la nuit est le repaire du démon? Vous ne devriez pas l’explorer, cela peut-être dangereux.
Asdark se redressa, et repris l’allure légèrement arrogante que tout le monde lui connaissait, teintée souvent de cette nonchalance qui le rendait si séduisant.
-Monsieur, je ne crains ni le démon ni la nuit.
Le professeur soupira à nouveau.

Il était pressé de toute part. Ses camarades étaient impressionnés pas l’assurance avec laquelle il avait répondu au maître. Directement après la sortie de la classe, il s’était retrouvé entouré de son petit groupe d’amis, qui fut rapidement suivi d’un premier admirateur, puis d’un autre. Mais les « admirateurs » n’étaient pas les seuls à le suivre.
-Alors comme ça, tu joues au fort, Asnight?
La voix lente et méprisante de Noctem Aternae couvrit celle des autres.
-Ne crains-tu pas réellement le démon des nuits?
-Non, je n’en ai pas peur.
-Mmph, pouffa Noctem, dédaigneux.
Piqué au vif, Asdark réagit immédiatement
-Et je suis prêt à le prouver.
Tous les regards se retournèrent sur lui, ébahis. Déjà, quelques murmures lui enjoignaient de ne pas faire ça, de ne pas pousser trop loin.
Mais Noctem n’en faisait pas partie. Il leva le menton, plus hautain que jamais.
-Très bien. Alors je te mets au défi d’entrer dans le manoir du vieux Pürgis, et d’y passer la nuit.
Le manoir du vieux Walter Pürgis était une ancienne maison de maître de la région, une grande bâtisse en pierres de taille, construite sur la Colline aux Pendus. On racontait partout qu’elle était hantée, et que d’étranges choses y habitaient. C’était, pour tout ceux du village, la maison du Démon des nuits. Comme bien souvent, les plus jeunes remettaient en cause ces légendes, par esprit de rébellion, mais aucun d’eux n’avaient jamais poussé l’audace jusqu’à y passer la nuit.
Sans marquer un seul instant d’hésitation, Asdark répliqua :
-Je suis. Et pour que personne ne mette mon exploit en doute, tu m’y enfermeras toi-même à la nuit tombée, et ne viendras m’ouvrir qu’aux aurores le lendemain.
Noctem pâlit un peu, pinça les lèvres, puis tendit la main droite bien devant lui.
-Entendu, dit-il.
Avec défi, Asdark serra la main tendue, en essayant de casser les doigts de l’autre.
Noctem tourna les talons et repartit, suivi aussitôt par ses quelques satellites, qui l’idolâtraient et le craignaient.

-Non Asdark, je t’en prie, ne fais pas ça!
Jacquot Länn-Tehrn le suivait et tentait de le dissuader depuis près d’un quart d’heure.
-Hey, Jacquot, calme toi. Que veux-tu qu’il m’arrive. Ce n’est qu’une vieille bâtisse vide.
Intérieurement, Asdark n'en croyait pas un mot, mais il voulait se persuader qu'il n'avait pas peur. Il devait s'en convaincre, sans quoi il ne serait pas au rendez-vous, et Noctem le ridiculiserait à vie.
-Tu plaisantes?! Tu sais ce qu'on raconte! Il y a le démon, là-bas, et puis, tu ne sais pas voir à deux pas tellement il y fait noir. Moi, j'aurais la frousse à ta place. Je crois que j'en perdrais la tête.
Les deux garçons se lancèrent un regard, et Asdark déglutit péniblement.

Dong.

Dong. Dong. Dong.

Dong. Dong. Dong.

Dong.

Huit heures. La nuit tombait, et Asdark grimpait la colline qui l'amenait vers son destin. Dans la pénombre, il lui sembla que les citrouilles étaient des têtes humaines. Lorsqu'il arriva au manoir, Noctem y était déjà.
-J'ai cru que tu ne viendrais pas. Nous verrons si tu es aussi courageux que tu le dis. Je reviendrai demain matin t'ouvrir.
La clef était sur la porte, Noctem la tourna et Asdark entra. Il entendit la clef tourner dans la serrure puis en sortir, et les pas de l'autre s'éloigner assez vite. Dans l'obscurité régnante, Asdark n'était pas rassuré. Mais se forçant à reprendre maîtrise de lui-même, il maintint ses genoux droits et avança. Le salon était la seule pièce dont les fenêtres n'étaient pas obstruées, et donc la seule pièce où la lune entrait.
Il se coucha sur le fauteuil mité pour passer sa nuit. Un ressort lui perçait le dos, et l'accoudoir qui lui servait d'oreiller était dur comme du carton. Au bout d'une heure de recherche d'un sommeil ne venant pas, il décida d'aller visiter le manoir, trop silencieux à son gout. Il ouvrit, avec le mince espoir d'y trouver une chandelle et des allumettes, le tiroir d'un meuble brisé. Hélas, ce dernier était vide. Mais au moment même où il se battait avec le bois, pour refermer le meuble, un bruit léger, comme un petit craquement, résonna à l'étage. Il y aurait eu des bruits fréquents dans cette maison, Asdark n'aurait pas pu l'entendre. Mais les seuls bruits étant émis par lui-même, le jeune garçon ne put s'empêcher de sursauter. Il fit silence, et tendit l'oreille. De nouveau, quelques petits craquements au plafond, qui se déplaçaient, suivis d'une sorte de longs sifflements.
Le jeune garçon sentit son échine dorsale se hérisser. Peut-être que Jacquot avait raison, et qu'il aurait dû mettre son orgueil dans sa poche avant d'accepter ce défi stupide. Il se mit à réfléchir à toute allure. Si c'était l'esprit du vieux Pürgis, il ne tarderait pas à le trouver. Si c'était quelque chose d'inoffensif, il n'avait rien à craindre. Si c'était...autre chose...eh bien... Asdark décida de s'en remettre à la chance. Il n'avait quand même pas grand chose à perdre : si c'était dangereux, cela finirait par l'atteindre, étant donné qu'il se trouvait dans la pièce centrale du vieux manoir.

Il se leva sur la pointe des pieds. Le fauteuil couina, puis ce fut le plancher qui émit un craquement lugubre. Déglutissant avec peine, le jeune homme se mit en marche, lentement et discrètement. Il arriva aux escaliers tortueux et raides. Il crut voir un serpent, le long duquel il allait grimper et finir par se faire happer dans sa gueule sombre. Il prit son courage à une main et escalada en s'appuyant sur la rambarde à l'aide de la deuxième.
En arrivant sur le palier du premier, il tendit l'oreille. Le bruit s'était tu. Il inspira profondément, et avant qu'il ne puisse expirer, il entendit un grattement au plafond, suivi d'un grognement rauque et d'une respiration sifflante. La chose remuait légèrement, sans qu'il soit possible pour l'oreille humaine de déterminer ce qui se passait. Puis des petits tap-tap se rapprochèrent.
-Inconscient, se dit instinctivement le noctambule.
Il eut la vision d'un rat se baladant au second, attrapé en sursaut par un animal que son imagination rendait plus que monstrueux. Il se forçait à reprendre son calme lorsqu'il entendit un bruit de course, puis un glapissement aigu. Sa conscience s'effaça, et il grimpa la deuxième volée de vingt deux marches quatre à quatre. Il y avait des bruits de lutte, des grognements sourds et plus aigus. Lorsqu'il lâcha la rambarde, Asdark se retint de se jeter dans la pièce pour aider la proie. Son intellect revint le prévenir du danger, et une sueur froide se mit à couvrir son corps. Il prit une grande goulée de cet air poussiéreux emplissant la maison, s'arma d'une tringle de rideau qu'il détacha sans problème du mur pourri, et entra. Un chien, de la taille d'un bouvier bernois, gisait dans une mare de sang. Sa queue n'était pas là. Un genre de loup, croisé avec une hyène, à moitié dressé sur ses pattes arrières était penché sur la gorge de sa victime. Les vertèbres craquèrent lorsqu'il serra un peu ses puissantes mâchoires. Tout à son festin, il n'avait pas remarqué l'intrus.
D'un coup d'œil, le jeune homme jaugea la situation. Le loup avait un peu plus que sa taille, des crocs aussi grand que sa main et des griffes à peu près pareilles. Il n'avait aucune chance de s'en tirer. Il fit un pas en arrière, pour sortir de la salle. Un planche du parquet grinça, et le monstre redressa la tête. Le bouvier, dans sa gueule, ressemblait à une poupée de chiffon désarticulée. Asdark regretta d'avoir croisé le regard de la bête. Les yeux verts sans pupille, indiquant que l'animal était aveugle, dont le blanc était injecté de sang, le firent trembler de tout son corps. Le museau tendu, le loup renifla. Il lâcha sa première proie, qui tomba sur le sol comme une loque, se ramassa, prêt à bondir.
Le spectateur, complètement paralysé par la peur, ne bougeait pas. Il gardait les yeux fixé sur son prédateur. Il vit clairement les muscles saillants des cuisses se tendre, les chevilles fléchir un peu plus. Puis il vit la bête sauter.
Par réflexe, il tendit la perche qu'il tenait, et l'envoya de toute sa force dans la mâchoire du monstre. Il entendit un craquement sinistre, et l'animal jappa de douleur, puis se remit à grogner. Son adversaire pensa un instant prendre ses jambes à son cou, mais le prédateur fit un bond, et se mit entre lui et la porte. Il avança à pas lourds vers sa proie, l'acculant à la fenêtre. Asdark essaya de lui renvoyer un coup de tringle, mais le fauve l'évita et lui mordit le poignet. La douleur lui transperça le corps tout entier, le brûlant comme un tison ardent. Il s'effondra sur le sol, hurlant de tout son être. Il vit la créature se ramasser, prête à porter le coup fatal, il entendit un bruit précipité dans l'escalier tandis qu'il essayait, de son bras valide de tenir son ennemi à distance. Mais l'animal lui envoya un coup de griffe en plein visage, et il sombra dans les limbes de l'inconscient.

Lorsqu'il se réveilla, il était couché sur du velours rouge. Il voyait un plafond voûté, mais son oeil gauche avait un filtre rougeâtre. D'ailleurs, tout ce côté de son visage était douloureux. Il se redressa. Il était en fait dans un cercueil de bois noir, dressé sur des tréteaux au milieu d'une cave sombre. Il frissonna.
-Évite de trop bouger, tu risquerais de faire tomber le cercueil, lui dit une voix dans son dos.
Il essaya de se retourner, mais son bras était trop douloureux pour lui permettre un mouvement de ce genre.
-Qui êtes vous? demanda-t-il à l'inconnu. Que se passe-t-il ici? Que s'est-il passé en haut?
-Je suis Herr Walter Pürgis, maître céans, et il s'est passé que mon cher Antrâsq t'a pris pour une proie.
Asdark eut un genre de vision. Il revit la bête, et un appétit violent se déchaina en lui. Il tenta de sauter du cercueil.
-Sale monstre, je vais l'éventrer! Où est-il?
Le cercueil glissa, et alla exploser sur le sol, transperçant le jeune homme de dizaine d'échardes de bois.
-Je t'avais pourtant prévenu, petit empoté, s'écria Herr Pürgis en avançant dans la lumière.
Il portait un complet trois pièces bordeaux complètement défraîchi, et des souliers à boucles vernis. Ses cheveux étaient plaqué sur sa tête, vers le bas, comme s'il avait cherché à s'en faire un casque. Sa peau semblait translucide dans la lumière de la lampe à huile. Le jeune garçon pouvait presque voir la moindre veine. Mais ce furent ses yeux qui le marquèrent. Il avait les yeux de la même couleur que son animal domestique, sauf que lui avait des pupilles grosses comme des têtes d'épingles et un blanc laiteux. Ces détails les rendaient encore plus effrayant, car le vert en paraissait presque fluorescent.
-C'est une réaction normale. Le venin qui fait effet dans tes veines perturbe sans doute déjà ton corps. Tu vas subir quelques modifications, mais rien de vraiment visible. Plus d'agressivité et de force, moins de gentillesse...
Asdark vit rouge, sans spécialement que la pellicule de sang qu'il avait sur l'œil n'eut un rapport.
-Quoi?! Que m'avez-vous fait?
Le maître des lieux le regarda, presque offusqué.
-Moi?! dit-il en se redressant de toute sa hauteur. Est-ce moi qui m'introduit dans les demeures de gens respectables? Est-ce moi qui parie pouvoir tenir toute une nuit? Est-ce moi qui attaque les animaux domestiques dressés à chasser les indésirables et autres nuisibles?
Face à la voix puissante de son interlocuteur, l'intrus se calma instantanément.

-Je ne peux te soigner. Ce sont des choses que tu garderas pour toute ta vie, et elle risque d'être courte, si tu n'apprends pas à te maîtriser, lui apprit Walter Pürgis après quelques minutes passées à ôter les échardes.
-J'aurai ma vengeance sur ce vantard de Noctem. Ne vous en mêlez pas!
Le vieillard le regarda en souriant.
-Je ne peux plus me mêler des affaires des hommes depuis bien longtemps, et certainement pas après que se soit levé le jour. Mes expériences ont fait de moi un être de la nuit, et je m'entoure d'elles.
Il dévoila alors un pan de mur caché par un rideau, sur lequel s'étalaient des dizaines de cages renfermant des animaux tous plus étrange les uns que les autres. Un singe-ailé secouait les barreaux de sa cage, une chèvre donnait des coups de cornes pendant que sa queue, un serpent rouge et noir, sifflait. Seul le loup-hyène n'avait pas de cadenas à sa porte. Asdark sentit une fureur sourde s'emparer de lui et fit un pas menaçant vers la cage de la bête qui se mit à grogner.
-Stop, pas un geste. Apprends à te maîtriser. Sinon, tu finiras dans une de ces cages, je te le promets. Et les légendes s'accentueront sur mon compte.
L'adolescent se retourna vers celui qui lui parlait, montrant les dents.
-Tu es peut-être plus animal que je ne le pensais.
Avec une force étonnante pour son âge, l'homme lui tordit le poignet, le forçant à s'agenouiller.
-Maintenant, tu vas bien m'écouter.
Sa voix semblait un chœur et tout un orchestre.
-Tu vas garder ton calme, je vais t'apprendre les effets du venin sur ton organisme.
Asdark se détendit doucement sous l'effet de l'hypnose. Le vieillard relâcha un peu sa prise.
-Puis tu remonteras là-haut, mais plus jamais tu ne vivras parmi les hommes.
Complètement dans les vapes, son patient sourit niaisement.

***
Vers six heure du matin, Noctem Aternae prit la vieille clef de la maison et monta à la colline. Même dans la fin de la nuit, cet endroit lui donnait la chaire de poule. Il prit le temps de reprendre son souffle.
-De toutes façons, cet imbécile peut bien patienter encore un temps, ricana-t-il intérieurement.
-Hé, hé!
Jacquot Länn-Tehrn, le meilleur ami du prisonnier, grimpait la côte lui aussi.
-Attends. Je tenais à féliciter Asdark, et à assister à ta déconfiture, lança-t-il en bravade.
L'autre ne répondit rien et tourna la clef.
-C'est bon, tu peux sortir.
Il n'y eut aucune réponse. Pas un bruit. Toute la maison était silencieuse. À l'ouest, le soleil commençait à percer l'horizon.
-Tsss, ce trouillard doit se terrer à l'intérieur. Il doit s'être endormi aux premières lueurs du jour, la peur au ventre, marmonna Noctem.
-Va le chercher, alors, lui répliqua Jacquot. Puisque tu es si malin.
L'autre pâlit, et le fusilla du regard.
-Pas question que j'entre là-dedans.
-Alors, tu as peur? Le grand Noctem Aternae craindrait une maison vide.
Un grincement se fit entendre à l'intérieur. Les deux s'arrêtèrent et regardèrent le cadre de la porte.
-Pas du tout. Mais si tu te crois malin, va donc rejoindre ton petit copain.
Un autre craquement résonna lugubrement. Tous deux se regardèrent et, sans vraiment se concerter, avancèrent tous deux d'un pas dans la baraque ruinée.
-Asdark, tu es là?
-Hé Asnight! C'est bon, tu as gagné.
-Allez sors, vieux!
-À moins que tu aies peur de montrer que tes culottes sont mouillées.
Ils arrivèrent dans le salon. Une forme accroupie sur le canapé se balançait d'avant en arrière.
-Merde, soufflèrent les deux autres.
Un rire grinçant s'éleva de la silhouette. Puis, sans prévenir, sans qu'ils puissent comprendre comment ça avait bougé, le corps leur sauta dessus dans une cabriole scabreuse. Ils hurlèrent. Le premier à tomber fut Noctem.
L'agresseur se mit alors à parler. Et ses victimes reconnurent la voix de leur compagnon.
-Toi qui ne cherche que le regard des autres, tu n'en auras aucun. Même pas le tien.
Jacquot fut propulsé par un coup de bras. Il s'abattit contre un mur, puis entendit Aternae crier. Il vit l'obscurité se rassembler, et former un genre de tourbillon dont la pointe rejoignait ses yeux. La lumière prenant la place laissée vide lui montra Asdark Asnight debout, jambes écartée, au dessus, manipulant l'ombre et l'enfonçant de force dans les orbites de sa victime, remplissant ses yeux de nuit.
Spectateur impuissant, Länn-Tehrn se redressa, terrorisé par ce qu'il venait de voir, et prit ses jambes à son cou au moment où l'autre abandonnait sa proie, et se lançait à sa poursuite. Asdark le rattrapa à l'extérieur, et le fit tomber en tirant sur son col.
-Toi qui craignait de perdre la tête, ne t'en fais pas. Je t'en donnerai une autre, mon vieil ami.
Jacquot vit alors son meilleur copain attraper une citrouille, et d'un coup d'ongle, y tailler un sourire sadique et deux yeux vide. Puis il ne vit plus rien.
Mais tout le village put voir des plantes devenir folles, et deux jeunes garçons se battant. Celui qui, à la fin du combat était debout s'évapora avec les derniers lambeaux de nuits. Lorsque les villageois montèrent, ils trouvèrent un jeune homme pleurant, avec à la place de la tête, une énorme citrouille.
-Il a dit qu'il hanterait nos nuits, sanglotait-il, terrorisé. Que nous partagerions sa vie, dans la nuit, à rechercher la lumière. Il a dit que nous devrions apprendre à craindre mieux les légendes, car aucune n'arrivera à sa cheville à lui.
Les hommes qui avaient vu ça baissèrent les yeux, et descendirent la pente herbeuse, abandonnant Jacquot à ses citrouilles et son désespoir.

Dans la journée, hommes, femmes, enfants, tous les êtres vivant quittèrent Ween's Hollow. Seuls restèrent le garçon à la tête de citrouille, qui cherchait désespérément la sienne dans les cucurbitacées qu'il se mit à cultiver et le vieux Walter Pürgis, expérimentant la vie sous toutes ses impossibilités dans une cave voûtée et sombre, enfin en paix.
De Noctem Aternae, personne ne sut ce qu'il advint. Toutefois, il existe une jeune fille tombée éperdument amoureuse d'un « homme aux yeux de nuit ». Mais elle vous la racontera elle-même si l'envie lui en prend, car c'est une autre histoire. Ici s'achève celle de la menace sombre et floue du croquemitaine.

_________________
Que prodigues soient vos plumes
Que l'encre de vous écume
Et qu'une fois non coutume
Nous puissions faire un volume


Dernière édition par Douyn F. Iridi le Mar 24 Aoû 2010 - 11:32, édité 1 fois (Raison : Correction I)
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MessageSujet: Re: Contes des Mausolées   Lun 30 Aoû 2010 - 14:27

Par Yuri R.M. Didion,
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Contes des Mausolées.
II. L'homme aux yeux de nuit

Je tiens à dédier ce conte à quatre folles personnes qui m'ont été d'une grande aide : Barbie, Home, Nymtriss et Caredig.
Je tiens aussi à prévenir les autorités que ces mêmes personnes sont à faire interner ensemble au plus vite! Lisez plus tôt :
Yuri Didion


Je me sentis tomber. C'en était fini. Personne ne pouvait plus rien pour moi. Je l'avais déjà fait plus d'une fois, mais maintenant c'était la bonne.
Il paraitrait qu'à notre mort, nous voyons notre vie défiler devant nos yeux. Moi, je ne voyais pas. Peut-être l'avais-je trop souvent revue. À force, je la connaissais par cœur. Je fermai les yeux, et il arriva.
Le jeune homme aux traits fins, les joues légèrement rosées, le teint pâle. Il semblait une poupée de porcelaine. Mais l'impression de force sauvage et de ruse sournoise dans son sillage brisaient cette image. Il s'approcha de moi et me regarda tendrement. Ses yeux étaient ce qu'il y avait de plus fascinant chez lui : à la fois sombre comme la nuit et brillant comme les étoiles, impossible à fixer réellement car nous aurions cru qu'ils étaient en mouvement en eux-mêmes. C'était comme fixer les galaxies dans l'univers.
-L'homme aux yeux de nuit, saluais-je dans un souffle.
-La fille aux vœux de sang.
J'étais sous son emprise, subjuguée et irréversiblement attirée. Je m'approchai encore et encore, l'enlaçant de mes bras. Il était glacé. J'essayai de l'embrasser. Au départ, surpris par l'action incongrue, il marqua un temps avant de me rendre mon baiser.
Tous deux, nous savions que nous aurions pu rester comme ça jusqu'à ce que toutes les galaxies de ses yeux s'éteignent. Mais Noctem mit fin à ce moment de tendresse, inhabituel dans sa vie.
-Zoé, comment peux-tu m'aimer malgré ce que je fais? Je prends les gens à leur entourage, je ne suis que souffrance pour l'univers.
-Tu ne fais rien. Tu ne fais que ce que demande ton existence. Tu nous enlève, et tu ne choisis pas, tu n'est pas cruel. La souffrance ne vient pas de toi, mais de l'amour qui nous unit. Même toi, tu es soumis à elle. Je t'aime, pour ton innocence et ta souffrance, car toi tu te refuses à aimer.
-Je ne vis pas, je ne suis que néant. Après moi, il n'y a rien, tu le sais.
-Rien, sauf l'éternité. Toi-même sais-tu seulement ce que tu offres aux gens? Je ne t'en aimerais que plus si tu me permettais de le découvrir, et si tu me soulageais de ma souffrance d'être toujours éloigné de toi.
Noctem ne dit rien. Sur le moment, les arguments que je lui apportais le déstabilisèrent. Puis il me prit le visage entre ses mains, tendrement, et m'embrassa. Je fermai les yeux, goûtant cet ultime moment de plaisir, me sentant comme aspirée en lui.
Et je l'aimais.
Puis je sentis à nouveau mon corps. Chaque morsure, chaque piqûre, chaque zone où j'avais été touchée. Je hurlai et me réveillai. J'avais un tube dans le nez, des pansements un peu partout. J'étais branchée à un appareil qui battait le rythme de mon cœur. Mes parents, derrière une vitre pleuraient. Je me redressai, arrachai mes tuyaux, mes perfusions, tout ce qui me maintenait à l'hôpital et m'éloignait de Lui. Je m'en voulais. Je me trouvais bête d'y avoir cru. Stupide d'avoir espérée, et pathétique d'être tombée amoureuse de ma mort.
Je repensai à ces films que je trouvais mièvres et d'un romantique dépassé, avec une jeune fille tombant amoureuse de son ennemi mortel, ou d'une créature de la nuit. Des Roméos et Juliettes, toujours revisités. Et là, je vivais une histoire. J'avais décidé pour le rejoindre de mettre fin à mes jours, pour la énième fois, j'avais essayé. Cette fois ci, j'avais fait dans l'original. C'est vrai que trouver suffisamment de serpent, d'araignées et de scorpions m'avait demandé beaucoup de boulot. Mais finalement, la fosse avait été une idée géniale. Sauf qu'il m'avait repoussé, encore une fois. Et j'étais sortie de mon trou mortel, avant de tomber évanouie sous la douleur de dix-huit venins s'insinuant dans mes veine, de mon cœur se contractant une ultime fois, en sachant pourtant que j'allais rester en vie, et qu'il reprendrait la marche cardiaque d'ici vingt-quatre heures.

En sortant de ma chambre, je vis mes parents ouvrir de grands yeux, puis ma mère tomber évanouie. Pourtant, je n'eus aucune pensée pour elle, je voulais en finir! Mon père appela un médecin, qui dut se faire aider par deux infirmiers pour me maintenir et me sangler à mon lit.
Attachée de la sorte, je n'avais d'autre occupations que penser. Ce que je m'appliquai à faire.

Je tentai de repenser à la première fois que je l'avais rencontré.
J'étais à l'école. Après les cours. Dans mes souvenirs, il faisait plutôt gris. Mais il faisait souvent gris dans ce patelin. Nous étions encore dans les couloirs quand j'entendis une fille hurler. Une araignée avait élu domicile dans son casier. Je n'ai jamais été trouillarde, j'étais la fille un peu rebelle. Cheveux mi-longs, rouge sang avec une ou deux mèches mauves foncées tirant au noir. Piercing labret à gauche, deux à l'arcade, un industriel dans l'oreille et un au nombril. Ça avait tué mes parents, mais ils n'avaient rien osé dire. Je portais habituellement des vêtements manche longue, un peu pendante pour le style, et surtout pour cacher mon tatouage sur le bras. Un memento mori, représentant un sablier avec un crâne dessus, et des serpents grimpant le long. Bref, je trainais avec les zarbi, les étranges, les inquiétants... Un groupe sympa, soudé, qui liaient des gens à crêtes vert fluo avec de grosses vestes en cuir à des gens portant de fausses dents de vampire et se maquillant en blanc et noir.
Je m'approchai du casier, lançant un rire bien sonore et bien moqueur. Je pris la pauvre bête que les garçons voulaient déjà écraser, et l'emmenai vers l'extérieur. Ce faisant je passai devant Lydie. Une fille plutôt timide. Grosse lunette à gros verres, aucun look, aucun personnalité, mais sympa et toujours prête à aider. J'ignorais qu'elle était arachnophobe. Elle se mit à paniquer et fit un bond en arrière. Je vis le coin d'un des casiers foncer vers sa nuque. Je voulus lui crier de faire attention. Puis ce fut un enchevêtrement de décor qui tournait autour de moi. Je compris plus tard que j'avais marché sur un de mes lacets et étais tombée dans l'escalier.
Je pense avoir été assommée, ou quelque chose comme ça. Difficile à dire. En tout cas, la suite est encore nettement marquée dans ma mémoire. Je vis sur le coin du casier, au dessus des escaliers un genre de nabot qui tordit la nuque de Lydie, faisant craquer ses vertèbres. Mais je ne voyais plus mes camarades, qui semblaient n'être que des ombres brumeuses suivi pas différents personnages d'étrange allure. Par contre, je le vis, Lui. Il avait les cheveux blancs neige, presqu'argentés. Il portait un élégant costume de velours noir, avec une chemise à jabot d'un blanc immaculé. Sa veste était légèrement trop longue pour lui. Et il avait des yeux... des yeux magnifiques. Des yeux de nuit.
-Ça va mademoiselle? (il m'aida à me relever, puis soupira.) Je crois que cela était fort imprévu.
-Où suis-je? demandai-je. Qui êtes-vous?
Je ne pouvais détacher mon regard de lui. D'un coup, comme si la foudre m'était tombée dessus, je compris les discours ringard de mes parents sur l'amour, sur le fait que je sorte avec plein de gars, en allume d'autre, sans jamais en aimer un seul. Je sus que je l'aimerais toute ma vie.
-À vrai dire...je suis l'esprit qui est censé vous tuer (je vis du coin de l'œil le nabot emmener Lydie, inconsciente).
-Quoi?! Je suis morte?!
-Non, pas exactement, me rassura-t-il. En fait, vous avez fait une chute sans que je ne puisse le prévoir, et vous êtes passées dans le monde des morts (il avait l'air très embarrassé).
Il m'expliqua alors qu'en fait, nous avions tous en nous un esprit de la mort, qui nous rongeait petit à petit et se manifestait le moment venu, sous sa forme originelle. Ces esprits vivaient dans un monde à part, et comme nous ne pouvions pas les voir, eux non plus. Ainsi, cela évitait les peurs, les fuites, les marchés.
-Et les amours, me dit-il enfin.
Je sus à cet instant que mes sentiments étaient réciproques.
-Vous êtes le passeur, lui dis-je en quelque sorte. Où allez vous m'emmener?
Il me regarda, des étoiles plein les yeux (au sens propre comme au figuré).
-Nulle part. Je... je ne peux me résoudre à détruire une aussi magnifique créature que vous.
Sur ce, il me donna un petit impulse en arrière et je retombai dans mon corps.
Depuis ce jour, ma seule ardeur avait été de tenter de mettre fin à mes jours. De le rejoindre, de lui dire que je l'aimais aussi.

Un peu de venin brûla encore quelque cellules, me faisant perdre au passage le fil de ma mémoire. Puis la morphine calma la douleur, et je me remis à penser.

J'avais particulièrement aimé aussi le jour de tempête où j'étais restée debout, au milieu d'un champs, avec un pique en métal. C'était une de mes plus belles. Enfin, quand j'y repense, je revois plutôt ça de nuit. Il faisait noir. Le ciel était chargé et l'atmosphère était lourde. Je me rappelle aussi qu'il faisait chaud.
C'était mon troisième essais. Je m'étais juré de trouver une autre manière si ce soir là, la foudre ne tombait pas. Inutile de préciser le sentiment de victoire qui me prit lorsque je sentis les premières gouttes de pluies sur ma peau. Assez rapidement, mes vêtements collèrent à ma peau tout comme mes cheveux dégoulinants. Je pense avoir hurlé de bonheur.
La pluie s'intensifia encore, se mêlant au vent qui se levait. Ma crinière rousse me fouettait le visage. Puis, dans un roulement digne de la colère divine, la foudre tomba. Ma perche l'attira comme un aimant, et j'eus l'impression que le temps s'arrêtait.
Ce soir là, il avait fondu sur moi, m'avait plongé dessus comme un aigle sur sa proie. Je me souviens de son visage apeuré arrivant à la vitesse de l'éclair. Il s'était arrêté à quelques centimètres de moi.
-Que faites-vous, mademoiselle?
Je souris, il m'avait reconnue.
-Appelez moi Zoé.
-Zoé. Ca veut dire « la Vie ». Mais vous n'avez pas répondu à ma question.
Je ne répondis rien. Je me contentai de le regarder. Il était si beau, sa peau pâle et ses cheveux attiraient toute la lumière. Et ses yeux remplis de constellations semblaient refléter son âme.
-N'essayez plus de me revoir. Je ne suis que mort, et je n'apporte rien. Oubliez moi.
J'eus le temps de voir une larme couler le long de sa joue. Puis il se détourna, et j'eus la sensation d'exploser. La physique avait repris ses droits, et la foudre me projeta à plus de cinquante mètres de ma perche maintenant fondue.

Sur mon lit, je souris. Il avait essayé de me détourner, sachant qu'il me perdrait si je l'écoutais. Tout cela pour ne pas que je souffre. Mais cette fois, c'était moi, le Roméo. Je rejouais Shakespeare, à ma manière. Et je comptais bien gravir à nouveau les murs du jardin sur les ailes de l'amour...
Le bip bip régulier d'une machine me fit sursauter. Mon cœur s'était remis en marche correctement. Les venins commençaient à se dissoudre dans mon sang, se faisant moins douloureux. Je passais quelques nombreuses tentatives en revues: l'inspection des amygdales d'un alligator, de la luge sur le Mont Blanc, la cueillette aux champignons mortels... Nos entrevues étaient toujours aussi courtes. Au fil des essais, j'avais pu apprendre quelques détails.
Il s'appelait Noctem Aternae, et il n'était pas mort. Ce n'était donc pas ce que nous devenions quand nous passions de vie à trépas. En principe, nos esprits mortels se contentait de fragmenter notre âme, et de mettre les morceaux dans différents corps. Ils appelaient ça la Redistribution. Ainsi morcelées, les âmes ne pouvaient plus se souvenir de leur vie d'avant, mais elles gardaient une partie de leur essence. Ainsi, de manière tout à fait expérimentale, ces anges de la mort tentaient d'améliorer les âmes noires au contactes des bonnes, en fonction de ce qu'elles avaient fait dans la vie. Ils cherchaient à améliorer le monde!
Je me rappelais la fois où j'avais attaché un sac de brique, un mètre au dessus de ma tête. Il y en avait une bonne dizaine. Là, l'originalité avait été douteuse. Lorsque les rats commencèrent à ronger la corde, pour la première fois, un doute m'a saisi. Alors que j'avais déjà tenté presque tout, j'eus peur qu'il ne vienne pas, j'eus peur qu'il ne me reconnaisse pas si j'avais le crâne complètement défoncé. Je me demandai aussi comment tout cela pourrait finir.
Puis la corde, dans un ultime crissement, céda. Et le sac chut. La douleur fut atroce. J'avais mal calculé mon coup, et je n'avais pas prévu que ma colonne se tasserait instantanément. La compression de ma moelle épinière mit le feu au moindre de mes nerfs.
Mais il vint. Il tenait bon. Je crois qu'il prenait presque plaisir à toutes mes tentatives.
-Vous êtes têtue. Méfiez vous de ce genre de qualité...
-Je ne suis qu'une fille qui a trouvé son prince charmant. Je ne veux que lui.
Mes discours tournaient régulièrement autour de cela. J'avais couramment l'impression de rejouer un mélodrame romantique mièvrissime. Mais pourtant, je m'en moquais.
-Si je suis un prince, vous êtes ma Princesse.
Je souris. Pour une fois, il avait renoncé à me contredire. Je me blottis contre lui. Sa respiration était calme, et son souffle chaud dans mes cheveux m'apprit plus qu'il n'en voulait dire. Lui aussi, il m'aimait. Et pour cette raison, il ne voulait pas me tuer!
Une larme coula. Je venais de comprendre que jamais nous ne pourrions vraiment être ensemble. Et que le seul temps que nous aurions à nous, ce serait lorsqu'il accepterait de me perdre.
Il me repoussa. J'eus ce sentiment de chute qui vous réveille quand vous dormez, et je me réveillai. J'étais, encore une fois, sur un lit d'hôpital, des médecins en blouse blanche penchés sur mon cas exceptionnel. Je les laissais faire, méditant la rencontre de ce jour.

Les morsures me brulèrent encore. Je geignis de douleur. Une infirmière revint me faire une injection de morphine.

Ma pire souffrance, celle qui l'a le plus marquée je crois, c'est quand je suis allée nager dans une mer des caraïbes pleine de requins. Bien sûr, je n'avais pas choisi innocemment le moment où j'y allais. L'idée m'était venue pendant un exposé à l'école. Katya présentait les squales, ses animaux préférés. Lorsqu'elle expliqua qu'ils étaient quasi aveugle mais devenaient fous dès qu'ils sentaient le sang, j'eus ma prochaine tentative. En me documentant un peu sur le net, j'appris rapidement qu'ils étaient capables d'en repérer une simple goutte dans plusieurs millions de litres d'eau.
J'avais travaillé sérieusement pendant environ un an pour me payer le voyage. J'avais abandonné les tentatives, car ce que j'avais compris le jour des briques me faisait méchamment culpabiliser. Mais je me morfondais intérieurement. Je me détruisais. Je me rongeais moi-même. Et je devais lui en parler.
Lorsque l'animal arriva sur moi, j'étais prête. Je savais ce que cela ferait. Et je voulais le voir. D'ailleurs, il me sembla un moment que les yeux de la bête et ceux de mon amant étaient les mêmes. C'était donc de là que provenait l'aura de sauvagerie qui émanait de lui.
Il apparut assez rapidement. Il nageait avec aisance dans le néant océanique. Il me tira hors de l'eau, m'embrassa, suffoquant de larmes, de sanglots. Il respirait la peur, et semblait fort choqué.
-Je t'en supplie. Je ne veux que toi, rien qu'une nuit. Je suis prête! Je t'aime.
-Je ne peux rien faire. Mais je te promets que j'essaierai, un jour. Pas aujourd'hui.
Je n'eus pas le temps d'en dire plus qu'il m'abandonna, replongeant loin dans les profondeurs.

Ma guérison ne prit pas plus de deux mois. En sortant, je croisais mon reflet. Je ressemblais à un zombie. Ou à la créature de Frankenstein. J'avais des cicatrices plus ou moins marquées sur tout le corps. Mon tatouage était complètement déformé. Mais d'un côté, il ne signifiait plus rien. Je n'étais pas mortelle. Jamais il n'accepterait de me prendre. Je tâchai d'oublier l'idée, mais rien ne reste plus dans votre tête que de mauvais desseins. Toutefois, je m'empêchai toujours de recommencer. Je devins rêveuse et asociale, je me retrouvai vite seule.
J'attendis, à moitié présente, à moitié à me demander à quoi ressemblerait l'immortalité. Je ne fis rien, jusqu'à ce soir. Alors que je rentrai, à pied sous la neige (j'adore la neige!), je suis passée par le vieux quartier industriel à l'abandon. Pourquoi mes pas m'y ont porté. Mais mes derniers souvenirs sont les trois mecs louches qui étaient en train d'en rosser un quatrième, et moi qui débarque pour essayer de le défendre. Idiote que je suis. J'ai eu le temps de voir l'éclair argenté d'une lame avant de me prendre un coup de batte sur la tempe, et de tomber dans les vapes.

Si ce qu’on dit est vrai, là, je sens que je vis. Je sens ce qui me sort du cou, du nez, des bras. J’entends le métronome de vie qui bat à mon rythme, à côté de moi. J’ai les yeux fermés, mais n’en ai pas besoin pour le voir…
Je sens sa présence. Elle emplit la chambre. Je suis persuadé qu’il la sent aussi, le grabataire d’à côté. Lui! Il s’approche. Il pose ses mains sur le rebord de mon lit, je le sens vibrer. Il contourne la table de nuit. Il se penche à mon oreille.
-C’est le grand soir. Aujourd’hui, tu es la tête d’affiche. La star, l’étoile, la vedette. Rêve, et fais ce qu’il te plaît. Je serai à ton bras.
J’inspire difficilement. Son odeur m’emplit, elle comble tout l’espace. Elle envahit chaque pore de ma peau. Je perçois sa chaleur, tout contre ma joue.
-Ouvre les yeux.
J’obéis, sans difficulté. Je suis éblouie par la lumière. Il fait si clair, et ce n’est pas seulement les néons. Je vois des flashes. J’entends des gens qui crient mon nom. Je suis poussée, bousculée, pressée, forcée d’avancer par deux gorilles en noirs. Et lui, il est là, il m’attend, au bout du tapis rouge. Il me sourit.
-Je vous aurais imaginé plus… impressionnant, pour notre grand soir, lui dis-je en posant sa main sur mon bras
-Typé cape noire et faux ? Ce n’est plus de mon âge. Que voulez-vous princesse, il faut vivre avec son temps. Et puis, vous aimiez cette apparence.
Je lui souris, et entre avec lui dans la salle. Je suis la vedette de la soirée, la diva du concert, la reine de la fête. Je plaisante avec des célébrités, je salue du regard, je serre des mains, signe des autographe, pose pour des photos. Je me sens comme le cygne du ballet. Je me sens bien, et me laisse emporter.
Il y a de la musique. La Valse de la Belle de Tchaïkovski. Ma préférée. Il se tourne vers moi.
-Voulez vous m’accorder cette danse ?
Il prend ma main, et nous commençons à tourner. Sur le rythme de la musique, nous tournons toujours. Je perds la sensation du sol sous mes pieds.
-J’ai l’impression qu’on s’envole, lui dis-je.
-J’espère que vous n’avez pas peur du vide, me répond-il, tout souriant.

Et, très légèrement, je me sens retomber. Aérienne comme un flocon de neige, je danse sous le vent, me tenant fermement à Lui. Je redescends doucement, portée par les courants. Je me pose je ne sais où. Je me sens fondre, fusionner avec le sol. Je sens qu’il m’aspire, je sens qu’il me boit, et je le laisse faire. Je pénètre, j’entre, j’irrigue cette terre sèche et lui donne… la vie !

« C’est un joli garçon ! Félicitations ! »
« Et en plus, il est robuste ! »
« Il en fera craquer plus d’une… »
J’entends des rires, des cris de joies. J’entends surtout un cri. Le mien ! Mais où suis-je, où est le bal ? … Quel bal ? Tout me semble si flou. Quelque chose se présente à ma bouche, quel contact chaud et rassurant. Je m’y raccroche de tout mon être neuf.
Tout s’embrume encore plus. Je me calme tout doucement. Je m’endors.
-Adieu, Princesse. Bienvenue au monde, monseigneur !
Qui a dit cela ? … Oh, cela n’a plus d’importance… Mes yeux. Ils me chatouillent… A qui appartenait cette voix sombre et séduisante ?... Dormir… Non, je veux savoir… Mais je le sais déjà… Ou pas… Sans importance…

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MessageSujet: Re: Contes des Mausolées   Dim 31 Oct 2010 - 20:32

Alors là , je dis bravo
J'aime beaucoup ton style d'ecriture , personellement , ma préférence va au premier texte , je le trouve plus léger , plus simple
tandis que je trouve le second plus abstrait .

Mais franchement , c'est du beau boulot , continues comme ça jeune pomme !

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MessageSujet: Re: Contes des Mausolées   Dim 16 Jan 2011 - 19:35

Taille : 14873 caractères
III. Canta Lamia


« Vainement, ma bien-aimée, on croit me désespérer... »
J'ai toujours adoré chantonner en m'occupant de mon « jardin » et de mes clients.
« ... Près de ta porte fermée, je veux encore demeurer... »
Ça m'occupe l'esprit, pendant que mes mains travaillent. Et puis, ça met de l'émotion dans ce lugubre endroit...
« ... Les soleils pourront s'éteindre, ...  »
Je ne sors pas souvent, je préfère la compagnie de mes clients. J'aime la vie de mes clients, leurs histoires, ce qu'ils ont à me dire. Mais il y en a un que j'évite.
« ... Les nuits, remplacer le jour... »
Un grognon. Il ne supporte pas de m'entendre chanter. Il semble vraiment avoir horreur de cela.
« ... »
Un jour, alors que je ratissais sa parcelle, je l'entendis chantonner, comme pour lui même. Et j'ai décidé d'engager la conversation.

-Dans la troupe, y'a pas d'jambes de bois! Y'a des nouilles, mais ça se voit pas. La meilleure façon de marcher, c'est encore la nôôôtre, c'est de mettre un pied d'vant l'autre, et d'recommencer!
-Une! Deux! Une! Deux! Une! Deux!
Comme la centaine de personnes qui l'entourait, Piotr chantait pour garder le rythme, tromper l'ennui et se donner dans quelque chose. Comme eux, il l'espérait, il s'était engagé dans cette guerre qui n'était pas la sienne par désœuvrement. Il était parti protéger de lointaines frontières de son immense pays contre des ennemis qu'il n'avait jamais vu.
-Pour le tsar et la mère patrie, comme disait le Capitaine.
Homme frustre, rude, à la moustache proéminente, le capitaine Dorlov commandait sa petite compagnie à la baguette, et il ne manquait pas de profiter de certains des avantages que lui procuraient sa position.
Mais Piotr chantait aussi pour oublier. Oublier son passé, et son dégoût de lui-même. Il avait perdu sa femme, au pays, car il avait succombé au charme d'une beauté fatale. Sa femme l'avait quitté et traîné en justice. Il avait perdu sa maison et la modeste fortune qu'il possédait. Sa belle l'avait alors abandonné, car il ne valait plus rien. Il avait tout perdu à cause d'une trop jolie Ninon qui l'avait séduit.

La vie au camp n'était pas de tout repos, il y avait les corvées, les tour de garde, les cris des sentinelles parfois la nuit. Quand l'une d'elle criait, il y avait aussi le combat. Le combat parfois inégal contre bien trop d'homme qu'il tuait et dont il ne voyait même pas le visage.
Lorsque le soir arrivait sur les rempart de la ville où ils étaient casernés, chacun dans son hamac pensait. Les uns rêvaient à leur dame qui les attendaient, les autres à celles qu'ils rencontreraient. Le seul qui essayait de ne pas penser, de ne pas rêver, c'était Piotr. S'il pensait, c'était à sa femme, son unique amour, quoi qu'en ait pensé ses parents. Hélas, cela n'était pas réciproque, et au bout de vingt ans de mariage, il avait, pour la première fois, cédé à l'ivresse d'une passion sans lendemain. S'il rêvait, il voyait ceux qu'ils tuaient la journée et la nuit aussi, et se réveillait en sueur.

La ville où ils étaient en garnison était pile sur la frontière. Par conséquent, elle était aussi souvent sujette aux attaques, et présentait ce mélange de culture que l'on retrouve aux abords des limites. Les voisins s'y retrouvaient en proportion presqu'égale aux habitants de la Mère Patrie, comme disait le Capitaine. Pourtant, ils étaient moins bien vu. « Ceux d'en face » étaient tous considéré comme des traîtres potentiels, même s'ils étaient là depuis plus de trente ans.
-C'est pour cela qu'il n'y en a pas, et n'y en aura jamais dans MA compagnie, répétait sans cesse le capitaine Dorlov. Nous serions perdus s'ils avaient accès à notre camps.

Les soldats ne quittaient jamais la ville. Le terme léger de « permission » signifiait simplement qu'ils n'étaient pas de garde et pouvaient en profiter pour aller glaner dans la ville. C'est lors de l'une de ces fameuse « perm' », comme disent les militaires entre eux, que tout commença.
Piotr marchait au gré des rues, descendant dans les vieux quartiers. Il aimait ces endroits vieillots, un peu secret, empreints de nostalgie du siècle dernier. Il y régnait une odeur de chèvrefeuille, de rose, et de ce quelque chose qui fait qu'une ville est vivante.
-Rien de tel qu'une promenade dans les vieilles pierre pour me sortir de l'ambiance sordide de ce bar, pensait-il.
Il n'était pas loin de la vérité. Après une après-midi passée dans un bar, une petite marche lui ferait le plus grand bien. C'est pour cette raison qu'il déambulait, se laissant pousser par le vent frais qui habitait ces allées, passant entre les sérieux universitaires et les mendiants pouilleux. L'une d'entre eux le tira par la manche.
-La bonne aventure, mon bon seigneur, lui proposa-t-elle. Pour à peine quelques piécettes, je vous révèle ce que vous voulez savoir.
La demoiselle était jeune, et plutôt jolie malgré son visage émacié et ses yeux un peu perdus. Ses vêtements aux couleurs chamarrées, typiques de ces « autres », attiraient le regard, tout comme la souplesse de son déhanché lorsqu'elle marchait. Piotr, qui avait toujours été sensible aux femmes, et qui, ce soir avait un peu bu, se laissa tenter. Une petite voix dans son esprit lui conseilla de se méfier, de ne pas faire confiance à une « du camp adverse », mais il la fit rapidement taire et suivit la gitane jusque dans une petite roulotte crasseuse autour de laquelle jouaient des enfants. Elle le fit entrer dans la sombre atmosphère embrumée de vapeur d'encens qui faisait son quotidien et lui dévoila une chaise. De plus en plus intrigué, le soldat s'assit.
Elle prit place face à lui, et prit ses mains dans les siennes.
-Je sens une grande tristesse chez toi. Tu as perdu un être cher.
Elle se concentra, plissant les yeux comme quelqu'un qui fait un effort de mémoire. Les vapeurs commençaient à monter à la tête de Piotr, à lui flouter l'esprit.
-Tu aimais ta femme? lui demanda la demoiselle. Et tu l'as perdue?
-Oui. Je l'ai perdue par ma faute, je le reconnais. Mais je ferais tout pour réparer ma bêtise!
Un léger mal de tête le gagnait. Son esprit était ailleurs. Parti, sur d'oniriques plaines.
-Et si je te disais que je peux t'aider? Que je peux t'aider à la retrouver?
Il ouvrit un oeil vitreux suintant l'alcool et puant les vapeurs.
-Personne peut plus m'aider. J'ai tout laissé tomber le jour où cette garce m'a abordé, dans ce salon où je buvais pour tromper l'ennui, et le manque d'amour.
-Je m'appelle Lamie. Et je ne suis pas qu'une devineresse. Tu aimais ta femme?
-Comme personne d'autre. Je donnerais tout ce que j'ai pour la retrouver.
Elle lui assura que tout ne serait pas nécessaire. Il ne devrait que passer une petite épreuve.
-Comment était-elle? Tu t'en rappelles bien?
Piotr n'hésita pas un instant. Il idéalisait tant cet amour! Il se redressa un peu
-Je la reconnaîtrais entre mille, même après six mois de casernement, jamais je n'oublierais son visage.
La femme sourit et le laissa retomber dans les vapeurs qui finirent de l'endormir.

Lorsque Piotr s'éveilla, il était seul dans une immense pièce sombre. Il n'en voyait pas les limites, et ne savait s'il était debout, couché ou même la tête en bas. Il lui semblait presque qu'il flottait.
-Où suis-je? demanda-t-il.
La voix de la gitane lui répondit, douce et enchanteresse.
-Dans un endroit que toi seul maîtrise. Veux-tu vraiment retrouver ta femme?
Le soldat acquiesça d'un rapide mouvement du menton.
-Je dois te prévenir : si tu en touches une seule, si tu te trompes, tu perdras tout.
L'écho répéta quelque fois ce dernier mot, puis le silence prit sa place. Piotr en eut un peu froid dans le dos. Soudain, un rai de lumière l'ébloui. Là, droit devant lui, une porte à double battant s'ouvrait lentement. Il avança vers elle. Il avait l'impression de marcher dans du coton, de se laisser porter par son esprit. Il entra dans la pièce, éclairée par une douce lumière.
Un hammam! Ou plutôt aurait-il dû dire : un harem.

Un harem, car mille femmes étaient là, devant lui. Toutes plus belles les unes que les autres, toutes se ressemblant d'une certaine manière. Il se dirigea vers la première.
-Alexandra!
Au moment où il allait embrasser celle qu'il croyait être sa femme, il se ravisa. Elle avait quelque chose de lascif dans le regard qui n'était pas digne de sa chère Alexandra Katerinovna. Elle lui sourit, lui jeta une œillade coquine avant de partir près d'une autre.
Piotr se trouvait là, au milieu de mille femmes. Celle qu'il avait pris pour sa femme et deux autres étaient maintenant occupées à lui jeter des regards en gloussant. Il vit avec un mélange de plaisir et de craintes que toutes étaient semblables. Elles avaient les mêmes cheveux auburn, les mêmes taches de rousseur sur le nez... Certaines se ressemblaient même jusque dans leur maintien. Toutes lui rappelaient Alexandra. Une lui ressemblait, à l'heure de son mariage, une autre semblait tout droit sortie de leur première rencontre.
Leurs rires cristallins résonnaient sur les parois de mosaïque bleue turquoise. Du coin de l'oeil, il en vit une lui faire de petits signes comme sa femme faisait pour lui dire au revoir de la main quand il partait travailler. Alors qu'il s'avançait vers elle, nostalgique, il prit conscience de son erreur : elle était un peu plus ronde que son épouse. Ce qui lui donnait un tout autre charme...
-Elle aurait été comme cela si nous avions eu des enfants, se dit-il.

-Viens, mon yorik des steppes, lui susurra une autre, penchée à son oreille.
Yorik des steppes! C'était le surnom qu'elle lui donnait. Il se retourna d'un mouvement sec. Non, ce n'était toujours pas elle. Et pourtant, elle le regardait avec une lueur de convoitise dans l'œil qu'il n'avait plus vu depuis leur lune de miel. Il sourit à l'usurpatrice, mais recula d'un pas. Il trébucha et tomba sur les genoux d'une autre.
Son parfum! Elle portait son délicieux parfum qui sentait la citronnelle. Il se retourna et lui caressa la joue. Non! Ce n'était toujours pas elle! Celle-ci était beaucoup plus fine.
-Ou alors, elle l'a enfin faite, cette grève de la faim, se dit-il en riant.
Il la salua et se releva.
Une énième fausse Alexandra vint le cueillir au vol, lui dérobant un baiser. Stupéfait, Piotr ne fit rien, puis il succomba. Il lui rendit son baiser, d'abord timidement, puis avec de plus en plus de passion. Il sentit deux mains de velours se poser sur ses épaules et le forcer à s'étendre sur des coussins moelleux. Une autre paire de main lui enleva sa gaine militaire, ses épaulettes et son faux-col. Il en vint de plus en plus, attelée soit à l'embrasser, soit à le cajoler.
Tout à répondre à ses tentatrices, il ne vit même pas celle qui, assise un peu à l'écart, l'attendait, les yeux brillants. Celle-ci, par contre, n'avait pas manqué de le voir.
Elles étaient toutes sur lui. Piotr aurait voulu avoir mille bouches pour pouvoir toutes les embrasser, mille mains pour pouvoir caresser la peau satinée de chacune d'entre elle. Il se délectait de leurs caresses, de leurs petits rires cristallins. Aux anges, il lança un regard circulaire plein de volupté. Une seule restait à l'écart, et le toisait maintenant avec dégoût.
-Alexandra, pensa-t-il.
C'était elle, c'était bien de cette lueur dans ses yeux, hautaine et méprisante, qu'il se rappelait depuis dix ans maintenant. C'était son maintien raide et fier, celui avec lequel elle l'accueillait quand il rentrait. C'était cette Alexandra là qu'il avait trompé! Pas une de celle qui étaient en train de le séduire!
À ce moment, un long sifflement se fit entendre. Une à une, les milles femmes se transformèrent en répugnants serpents, qui se jetèrent sur lui, et le dévorèrent.

Enfermé comme il l'était dans son esprit, il pouvait hurler, personne ne l'entendrait. Personne même ne le verrait. Personne ne saurait que Piotr Vassiliovitch était mort, tué par un millier de démons-serpents plus redoutables que séducteurs. Et personne n'aurait pu le deviner lorsque son corps sortit d'une roulotte gitane, le regard aussi vide que la coquille qu'il était.

Lorsqu'il rentra au camp ce soir-là, aucun de ses compagnons ne prêta attention à ce fantôme sans âme. Aucun, sauf le capitaine Dorlov.
-Alors soldat! On fraye avec l'ennemi?
Piotr ne répondit rien.
-Ne mens pas! Mes informateurs t'ont vu entrer dans une roulotte gitane pas plus tard que cet après-midi.
N'obtenant toujours aucune réponse, le Capitaine s'approcha un peu plus de son inférieur.
-Dis-moi au moins si cela en valait la peine, traître à l'empereur et à la Mère Patrie. Ta gitane a-t-elle pu assouvir suffisamment de ces pulsions animales qui t'animent pour valoir que tu risques ton poste pour elle? Était-elle suffisamment...
À la manière d'un automate, précis et minutieux, Piotr sortit son sabre de son fourreau et décapita le gradé, d'un seul mouvement parfaitement exécuté. La tête alla rouler parmi les quelques soldats de garde ce soir-là. L'air étonné qu'elle avait encore reflétait l'horreur qu'ils ressentirent sur le moment même.
-Arrêtez cet assassin! hurla le lieutenant Dimerovitch. Prenez-le moi vivant!
Piotr n'essaya même pas de résister.

Il était accroché à un poteau. Autour de lui, plusieurs autres condamnés.
-Messieurs, vous avez été jugés pour crimes de haute trahison au service de l'ennemi. Par conséquent, la Cour Martial vous condamne au châtiment suprême : la mort par fusillade. Avez-vous un dernier souhait?
Les autres attachés hurlèrent d'une même voix, certains pleins d'honnêteté, d'autres d'ironie :
-VIVE LE TSAR ! VIVE LA MÈRE PATRIE !
Piotr, lui, ne dit rien. Il ne hurla pas quand les coups de feu retentirent.

Au fond, il était déjà mort depuis plusieurs jours, dévoré par mille serpents qui avaient bien servi les intérêts de celle qui les avait introduit dans son esprit, et qui commençait à les semer dans ceux des autres.
-Le doute, la peur, le manque de confiance, l'égocentrisme, l'envie, ... Autant d'arme à ma portée, si facile à semer dans l'esprit des hommes pour les faire tomber, se disait Lamia, en regardant la scène, derrière la muraille, un de ses protégés sur l'épaule. Allez, viens mon mignon, allons faire chavirer d'autres têtes. La guerre ne se gagnera pas en se reposant ni avec des armes à feu ou des lames. C'est nous qui gagnerons la guerre, mon adoré!
Elle repartit, le serpent lové autour du cou, en chantant un vieil air d'opéra.
-L'amour est un oiseau rebelle, que nul ne peut apprivoiser..

« ... Et c'est bien en vain qu'on l'appelle s'il lui convient de refuser... »
J'ai toujours adoré chantonner en m'occupant de mon « jardin » et de mes clients.
« Rien n'y fait menace ou prière, l'un parle bien l'autre se tait, et c'est l'autre que je préfère, il se tait mais il me plaît ... »
Celui-là, il n'y avait pas à dire, il me l'avait fait rentrée dans la tête, son aria... Mais quelque part, il a raison. Les contes, les histoires, c'est bien, c'est beau... Mais ça, c'est une morale de vie! P'tet pour ça que j'ai jamais aimé les femmes... De toute façon, c'était réciproque...
« L'amour est enfant de Bohême, il n'a jamais jamais connu de lois, ... »
Pas sûr de ça... La beauté, l'attention, la richesse, la gloire, parfois, la vengeance, ... J'ai assez bien lu, et je suis d'accord avec le poète : toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées...
« Si tu ne m'aimes pas, je t'aime, si je t'aime, prends garde à toi! »

PRENDS GARDE À TOI !

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MessageSujet: Re: Contes des Mausolées   Mer 6 Avr 2011 - 13:01

Mon préféré reste le premier, Asdark est vraiment attachant, tu es doué pour écrire c'est sur ! Continue comme ça !
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MessageSujet: Re: Contes des Mausolées   

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Contes des Mausolées
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