Récit premier
…
Salut à toi, lecteur.
Oserais-je transgresser les règles de la bienséance et te poser une question? Je sais, cela peut te sembler très personnel, et viole très certainement les convenances, mais ça te poussera à réfléchir, du moins, je l’espère…
Pourquoi as-tu choisi ce livre? Pourquoi, dans la librairie ou dans la bibliothèque où tu as été, avoir choisi mon récit parmi tant d’autres?
Sache qu’on ne fait jamais rien au hasard. Les gens que je vois entrer chez moi se disent souvent que c’est « par hasard » qu’ils y atterrissent. Mais pourtant, tous autant qu’ils sont, il repartent avec un de mes articles.
Car vois-tu, lecteur, la politique de la maison est que le client ne choisi pas le l'article, mais c'est l’article qui choisi le client. Non pas qu’il n’ait pas le choix de ce que je lui vends, simplement qu’il prend ce qui lui correspond le mieux. Car les choses « inanimées » passent leur vie à lire en vous, à réfléchir. Après tout, elles n’ont rien de mieux à faire, contrairement à nous, êtres humains.
Dès lors, elles savent mieux que celui qui entre dans ma boutique ce qui lui correspondra le mieux.
C’est d’ailleurs pour cela que je suis ce que je suis.
Oh! J’ai outrepassé toutes les lois de la politesse! Je suis Mr James J. Flynn, vendeur d’objets rares et magiques en tout genre. Je ne suis plus tout jeune non plus, car voici maintenant presque cinquante ans que je tiens mon magasin. Le nom en est aguicheur : « L’étrange boutique de Mister Flynn ». Je vais un peu parler de moi, pour te faire bien comprendre la portée de la magie des objets. Ce sera, en quelque sorte, ma première histoire.
Je suis né dans un très petit hameau de campagne, Wuyze. Mon père était instituteur et ma mère secrétaire à l’administration communale. J’ai grandi dans ce « trou », comme disaient mes cinq frères aînés Louis, André et Adam (les jumeaux), Serge et Joël. C’est avec lui que je m’entendais le mieux. Il n’avait qu’un an en plus que moi, et nous étions toujours fourrés ensemble.
Un jour que nous battions la campagne, je devais avoir quelque chose comme treize ans, Joël s’est mis en tête de grimper dans un arbre. Il ne lui est pas venu à l’idée de demander son avis à ce qui était pour nous un simple objet. Je l’ai suivi du regard, et je garde la certitude qu’une des branche s’est dérobée sous son pied. Il est tombé et s’est brisé la nuque. J’ai eu tellement peur, j’ignore de quoi, d’ailleurs, que je me suis mis à courir, pour aller le plus loin possible de ce corps aux yeux sans vie. J’ai perdu la notion de distance, mais je me souviens être arrivé dans le bourg voisin, en pleurs, fuyant chaque passant. C’est à ce moment là que, pour les éviter plus à mon aise, je suis entré dans une boutique.
L’homme qui était derrière le comptoir portait une longue barbe brune, tressée en différents endroits. Il se tenait bien droit, et portait des vêtements larges et souples en tissu couleur terre. Je me suis toujours demandé ce qu’il dut penser de moi, garçon habillé en paysan entré en courant et en pleurant. Toujours est-il qu’il ne m’adressa pas un regard, il se contenta de se pencher sur un gros livre de compte. Je me cachai derrière un énorme pot de fleur et vidai mes dernières larmes, avant d’observer l’endroit où je m’étais réfugié.
C’était une pièce carrée très éclairée : la vitrine et les portes de verre laissaient passer autant de lumière que l’espèce de mini dôme au plafond. Sous le dôme, au centre, une petite fontaine gazouillait et abritait quelques poissons japonais. Le long des murs, d’immenses étagères présentaient une cohorte d’objets qui m’étaient tous inconnus. Un seul repère du monde que je connaissais me sauta aux yeux : des livres. Une bibliothèque gargantuesque occupait une espèce d’arrière-salle.
Je me cachait derrière quelques pots de plantes vertes qui, me sembla-t-il, poussèrent quelques soupirs. Après m’être calmé, je me mis à observer le vendeur. Outre sa barbe, il portait aussi des pattes. Malgré cela, il avait un air distingué qui m’impressionnait.
Il vint vers moi, et me tendit la main. Il m’amena dans une autre arrière salle, et me servit un verre de lait.
-Comment tu t’appelles, gamin? me demanda-t-il. Et pourquoi cet affolement.
-Je m’appelle James, Monsieur, lui répondis-je en tremblant.
Je commençai à lui raconter ce qui m’était arrivé, lorsque mon père entra dans le magasin. Il avait ameuté tout les environs de notre village pour me retrouver, après que mon frère et moi ne soyons pas rentré. Et quelque un m’avait vu passer. Quand il me dit que j’étais resté absent pendant presque trois heures, j’eus du mal à le croire.
En pleurant, je le ramenai au corps de mon frère. La vision de Joël sans vie m’a longtemps hanté.
Mais la vie a continué. J’ai grandi, et est arrivé le moment pour moi d’aller à l’université. J’ai quitté mes parents, et je suis allé à « la ville ». Elgénam est une ville magnifique. Les grandes artères très modernes ne gâchaient rien du charme des petites rues piétonnières vieillottes. La capitale des lettres et des arts m’a tout de suite séduit. J’ai suivi les cours de philosophie et lettres à l’Académie Royale. J’ai réussi mes trois premières années, et rien de notable ne se passa.
Mais c’est au cours de ma quatrième année que ma vie bascula. Je préparais mon grado, cette grande tradition de l’Académie au cours de laquelle on donnait un nom de code et une fonction au gradué. Cela lui restait toute ses années d’études, lui donnait ou lui bloquait l’accès à certaines parties de l’Académie, lui offrait des droits et lui imposait des devoirs. Cette cérémonie suivait en ligne droite le baptême de la première année.
Pendant le préparation, différentes épreuves étaient imposées au nouveau venu. Celle que mon gradant m’imposa m’envoya à l’autre bout de la ville. Il voulait que je lui ramène un anneau qu’il avait caché dans les quartiers pauvres. Je partis donc, et me rendit dans le quartier du port.
L’air y était humide et fétide, et la plupart des gens puaient le vin et la crasse. Même dans la cité des lumières, il y avait des zones d’ombres. Je me rendis dans la taverne où il m’avait mandé. Je commandai une bière et commençai à réfléchir. Comment trouver un anneau dans ce bouge? J’avais beau tourner le problème dans tout les sens, je ne trouvais aucun moyen. C’est alors que je fus bousculé par un marin ivre.
-Bouge toi gamin! Tu es dans mon chemin!
Il devait avoir environ deux fois ma carrure, et ses mains avaient la taille de couvercle de poubelle. Je m’ôtais de son passage, jugeant plus prudent d’éviter la bagarre. Mais l’homme, trop plein, se mit à tituber et pris mon regard vide pour une provocation.
-Keskyia gamin? Mais c’est qu’il chercherait la bagarre, l’insolent!
Il commença à rire bruyamment, accompagné par une bande de type lui ressemblant. Je me déridai un peu, gagné par l’hilarité ambiante. J’avais à peine ouvert la bouche que je me mis à voler vers la porte. Le matelot m’avait attrapé par le collet et m’avait balancé.
-Tu oses te moquer de Piet le Fort, morveux! Tu vas souffrir!
Il rugit, et l’assemblée l’encouragea. Il se lança sur moi. Heureusement pour moi, je fus un rien plus rapide, et réussi à me rouler sur le côté pour éviter qu’il ne me tombe dessus. Je me relevai prestement et m’enfuis sans demander mon reste. J’entendis dans mon dos la porte s’ouvrir à la volée, alors que je prenais la première rue que je trouvais pour rejoindre l’université.
Les matelots me poursuivaient, et gagnaient du terrain. C’est alors que je vis une vitrine éclairée. Je poussai la porte et entrai sans réfléchir. Je vis mes poursuivant passer devant sans même jeter un regard vers ma cachette. Je respirai enfin. Je me rendis compte aussi que quelque un m’observait dans mon dos. Je me retournai, pour rencontrer le regard amusé d’un vieil homme à la barbe fort bien fournie.
-Hum. Vous devriez éviter de vous remettre à courir trop souvent, vous me semblez fatigué. Comptez vous acheter quelque chose, cette fois?
-Cette fois? relevais-je.
-Oui, James, la dernière, vous étiez tout autant tétanisé, mais cette fois là, votre père est venu vous rechercher.
J’observai la boutique en un coup d’œil. Un dôme au plafond, une arrière salle pleine de livres, une petite fontaine au centre de la pièce. Le tout était éclairé par des rangées de chandelles disposées le long des murs et du bassin. Petit à petit, je reconnaissais la boutique dans laquelle je m’étais réfugié presque 12 ans auparavant.
Je fis le tour de la boutique, observant un peu les étagères, mais surtout le vieil homme qui observait le moindre de mes gestes. J’avais inspecté tout le coin des livres, et arrivai aux étagère plus à l’intérieur du magasin lorsqu’un client entra. Le visage de l’homme était caché par une grande capuche qui lui retombait sur les yeux, mais je devinai à ses mains brûlées que sa face devait être dans le même état. Tandis qu’il occupait le boutiquier, je m’intéressais à une étagère remplie de fioles. Les étiquettes me semblaient complètement loufoque : « Sang de Dragon » ; « Sueur de licorne », et j’en passe. Je me permis d’en ouvrir certaines pour sentir. Alors que le client partait lorsque je remarquais une fiole sans étiquette. Je la saisis, et encore aujourd’hui je revois cette scène au ralentit : l’homme fermait la porte au moment où j’ouvrai la petite bouteille ; je la portai à mon nez tandis que le vendeur relevait les yeux vers moi ; je l’entends encore crier, alors que moi, me tournant vers lui, aspire une grande goulée d’air et de contenu.
Soudain une fumerolle s’éleva vers mon nez et s’y introduit, puis se fut une dizaine, puis une vingtaine. Il me sembla un court instant que mon cerveau allait exploser, mon cœur battait la chamade, et j’entendais mon sang passer dans mes veines. Ce moment de souffrance extrême me sembla durer des heures, mais il ne prit que quelques minutes avant que je ne m’évanouisse sous la douleur.
Je ne repris conscience que sous l’effet de l’eau froide que m’envoya le vieil homme. J’entendais tout ce qui se passait dans mon corps, le moindre souffle d’air que je prenais, le bruit de mon estomac qui travaillait, si je faisais attention, j’étais sûr de pouvoir entendre mes cheveux pousser.
Ma bouche s’ouvrit, sans que je ne la contrôle, et je poussai un long cri de rage. Il y avait quelque chose, une sorte de folie en moi qui contrôlait aussi mon corps. Lorsque le cri fut éteint, je demandai au vendeur ce qui s’était passé.
-Vous avez inhalé un puissant esprit, un Telchine. Ce sont de très anciens esprits du feu, ils sont hélas terriblement dangereux et puissant. D’habitude, nous les gardons enfermé dans des bouteilles ensorcelées au sang qui ne leur permettent pas de sortir. Mais vous avez ouvert la bouteille et aspiré le démon en vous. Celui que vous avez entravé avec votre corps s’appelle Svart, c’est l’un des plus vieux esprits existants au monde. Il a participé à la construction de la Lance d’Odin, et s’occupait de forger les fers de Sleipnir. Il est connu sous de nombreux noms, mais il est surtout reconnu pour sa cruauté et son intelligence.
À Elgénam, une certaine dose de magie fait partie du quotidien. La plupart du temps, elle est surtout présente dans les légendes urbaines qui courent sur la construction de l’une des plus vieille ville des Gweldydd, les Marches Nordiques. Par exemple, on raconte que la cité est basée sur une incohérence : si on additionnait la surface de chaque bâtiment, on n’obtiendrait plus du double de la surface de la ville. Il doit y avoir non loin d’une centaine d’histoire de ce genre, mais pour moi, ce ne sont toujours resté que des légendes. Donc il est inutile de te dire, cher lecteur, quelle ne fut pas ma surprise lorsque cet homme m’annonça que j’avais inhalé un esprit maléfique et terriblement dangereux.
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